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Prose - Le souffle du temps

24/04/2012

J'ai trente ans.

Mon corps est anodin. Ma manière de me vêtir, ordinaire. Tout en moi dénote un manque de goûts. Mauvais assortiment de formes, de couleurs, d'attitude, de regard. On ne me remarque guère. Je ne dis pas grand-chose, ou alors des banalités sur le temps, le prix de la baguette ou la dernière série TV. J'existe pour autant que les autres existent. J'observe mes semblables, m'efforce de leur ressembler. J'approuve ceux qui parlent haut par un hochement de tête bienveillant. Je défends leurs idées, empruntant leurs arguments. Je les amuse de leurs bons mots. Je comprends difficilement les astuces mais je prie qu'on me les explique; puis je ris franchement pour confirmer que j'ai bien compris.
Je connais ce qu'il faut pour être informé : débats d'actualité, faits divers sordide, politique étrangère, catastrophes écologiques, humanitaires, financières. Certains soirs, lorsque j'ai bu, j'élève la voix, je me passionne. Dans une soudaine inspiration, j'émets un avis, quelques idées, quelques paradoxes... Mais rien d'essentiel de ma bouche jamais ne sort. Foncièrement indécis, influençable, insincère, je peux changer d'avis pour plaire au premier venu. Aucune certitude que ce monde soit bon ou bienveillant. Je me soucie peu qu'il y ait une vie après la mort. Je m'engouffre dans une direction au hasard, puis je repars, au carrefour suivant, en sens inverse. Je me laisse manipuler, violenter, bercer par le temps qui coule.
D'aucuns prétendent que je me cache, contenant à grands renforts de barrages et d'écluses le torrent de pulsions qui se bousculent en moi, les déferlements de mots, les symptômes d'amour et de haine, les charrois d'injures, les soupirs d'extase et de volupté. Quelques amis me prêtent une humanité profonde. Ils discernent sous mon silence de grandes douleurs, de profonds secrets. Ils affirment: “C'est un sentimental qui s'ignore”.
Malgré des efforts, il me semble que je n'existe pas encore, que je ne peux être maître d'un destin. Mes crises d'adolescence ont fait place au vide de l'adulte. Mon corps, mon cerveau montrent chaque jour leurs limites. Je me contente de bonheurs simples. J'aime me promener, marcher dans la campagne. Rire, boire et manger en bonne compagnie. Chanter, pleurer au son d'une musique exquise. J'aime les caresses légères et l'amour sans passion. Je suis peut-être chargé de missions, mais j'ignore lesquelles et pour le compte de qui. Je me balade, je butine, je m'étonne. J'essaie de comprendre, puis j'abandonne. Curieux de tout, fasciné par le monde, je m'instruis. Je songe à conquérir cette petite importance. Je m'accroche un instant, puis je décampe au premier danger. Je suis un papillon d'une espèce bizarre, volant légèrement de travers, au gré des vents.”

Par wilfrid at 01:34

14/10/2010

Sphère d'impudeur !

Dans un monde ou l'on existe que parce que l'on s'exhibe, je n'ai pas beaucoup de choix. Un choix contre nature, un choix imposé, un choix irrémédiable. Je le réfute et le repousse autant que possible. Mais je n'y peux rien, il s'impose.
L'ombre et la discrétion sont mes plus fidèles alliées. Je les chéries. Elles me réconfortent, elles me structurent.  Mais cette autarcie, à la limite de la consanguinité, m'appauvrit. Je m'atrophie. Tel un arbrisseau je dois m'ancrer, m'enraciner pour ne pas être balayer par le premier coup de vent.
Balloter, secouer, tailler, mais toujours avec souplesse et vigueur. Et un jour atteindre l'envergure estimable d'un centenaire.

En vous révélant ces choix, ces mots, c'est une part intime que je dévoile.


Par wilfrid at 11:24